L’été
dernier, nous avons essayé de replacer la vie de Ste Anne dans son
contexte historique.
Grand-mère de Jésus, elle a donc nécessairement vécu au 1er siècle
avant J.C.
A Rome, c’est l’époque de César et Pompée, d’Antoine et d’Octave,
devenu Auguste, de Virgile, de Tite-Live et d’Ovide.
En Gaule, on se rappelle Vercingétorix et la défaite d’Alésia (-52).
En Provence, c’est l’époque des constructions romaines.
En Egypte, c’est l’époque de la fameuse Cléopâtre.
En Judée, c’est l’époque des Hyrcan et des Aristobule, d’Antipater,
puis d’Hérode le Grand.
Au Temple, c’est le temps d’Hillel et de Shammaï.
Tous ces personnages nous sont bien connus, tant par les historiens
romains et juifs (Flavius Josèphe), que par la littérature latine ou
les textes sacrés des juifs. Cette période est même une des mieux
connues de l’Histoire Antique.
En croisant l’Histoire romaine et l’Histoire juive avec les données
des premiers textes chrétiens, comme le « Protévangile de Jacques »
ou d’autre données de la Tradition et de l’art chrétiens, j’ai
essayé un portrait d’Anne et de Joachim.
Quelques mots sur le «
Protévangile de Jacques » : on
désigne ainsi un « évangile de l'enfance », mettant par écrit au 2°
siècle la tradition transmise oralement par les premières
générations chrétiennes sur les grands-parents de Jésus. «
Protévangile » signifie « qui se situe au commencement de » ou « qui
est immédiatement antérieur à » l'Évangile ; ce nom a été donné à ce
texte, car il porte sur des événements antérieurs à ceux qui sont
relatés dans les 4 Évangiles canoniques.
Le titre original était Nativité de Marie. Il en existe des versions
en grec, syriaque, arménien, géorgien, vieux slave. Il est daté du
IIe siècle. Clément d'Alexandrie et Origène y font allusion. Le
Décret de Gélase le condamne comme apocryphe, mais il est resté en
faveur dans la chrétienté orientale et il a eu une grande influence
sur l'iconographie. Il sert à fonder la doctrine orthodoxe
concernant les « frères » de Jésus cités dans le Nouveau Testament,
qui seraient ainsi des demi-frères nés d'un premier mariage de
Joseph, et celle de la virginité perpétuelle de Marie dont il
témoigne qu'il s'agit d'une croyance très ancienne. Une version
modifiée est connue sous le nom d'Évangile du Pseudo-Matthieu.
La Tradition chrétienne a puisé dans ce texte les fêtes liturgiques
d’Anne et de Joachim (26 juillet), la Nativité de Marie (8
septembre) et de la Présentation de Marie au Temple (21 novembre).
C’est le seul « apocryphe » ainsi rentré dans la liturgie
chrétienne. Il a aussi inspiré abondamment les artistes de toute
époque; et particulièrement GIOTTO, dont les fresques merveilleuses
peintes à la Chapelle Scrovegni, à Padoue, en 1305, illustrent ces
pages (hélas en noir et blanc).
L’Histoire s’écrit avec des documents. Je ne prétends pas avoir tout
lu, et encore moins tout maîtrisé. Il est difficile, dans l’espace
de notre modeste bulletin, de citer toutes les références. Je peux
seulement dire que je n’affirme rien dont je ne puisse citer la
source et fournir l’explication. Je travaille (lentement) à une
publication bien étayée. Ici, je ne peux guère que présenter les
conclusions actuelles des mes recherches. Si mes lecteurs avaient
des textes et des renseignements précis et argumentés complétant ou
infirmant mes conclusions, je les remercie d’avance de leur aide.
Voici donc un essai sur l’histoire particulière de Sainte Anne, dans
le cadre général de la grande histoire romaine et juive :
An -63 : C’est l’année de la prise de Jérusalem par Pompée,
général romain. Il vient remettre un peu d’ordre dans une Palestine
rongée par les luttes fratricides entre les 2 frères de la famille
royale, Hyrcan II et Aristobule II. Après bien des fourberies, et
bien des morts, après 3 mois de siège, Jérusalem tombe aux mains de
Pompée. Les Romains sont désormais maîtres de la Palestine. Pompée
fait détruire les murailles de Jérusalem. La Tradition chrétienne a
vu dans ces évènements le début du processus annoncé par la
prophétie de Jacob : « le sceptre ne sortira pas de Juda jusqu’à ce
que vienne celui qui doit venir, le Désiré des nations » (Gen 49,10)
An -63 : Par différents recoupements, on peut établir que
c’est aussi l’année de la naissance de Ste Anne. Ses parents,
Issachar (ou Achar) et Hysmeria, ont une maison à Bethléhem, mais
aussi à Jérusalem, car Issachar a des fonctions au Temple. Cette
maison de famille est devenue depuis l’église Ste Anne, tout contre
les remparts du Temple, côté Nord. C’est de cet observatoire
privilégié qu’Anne pourra assister à tous les évènements, heureux ou
malheureux, de l’histoire de son peuple. C’est de là qu’elle
assistera aux différents sièges du Temple, aux destructions et
reconstructions des murailles, aux allées et venues des armées
romaines et parthes, aux turpitudes et aux violences d’Hérode…
An -54 : C’est l’année du pillage du Temple par Crassus. Anne
a 9 ans. An –52 : défaite de Vercingétorix à Alésia. Mais il est peu
probable qu’Anne en a entendu parler ! An -46 : César publie un édit en faveur des juifs. Il leur
donne la permission de reconstruire les murailles de la ville,
détruites par Pompée en 63. Années -45 à -30 : à des milliers de kilomètres de là, sur
l’ordre de César, construction de la ville d’Apt.
An -44 : la mort de César, le 15 mars, est une grande perte
pour les juifs.
C’est l’année du mariage d’Anne et de Joachim, à 18 et 19 ans.
Années -42 à -41 : la Judée et la Syrie sont occupées par les
Parthes, qui mettent les Romains en échec pour quelques années.
Hérode met sa famille en sécurité à Massada. L’année suivante, il
fuit à Alexandrie, puis à Rome, où le Sénat le proclame roi de
Judée. Il monte au Capitole présenter des offrandes, entouré
d’Antoine et d’Octave. Il revient et reprend peu à peu le contrôle
du pays : la côte, l’Idumée, la Samarie et la Galilée (en –38), puis
Jérusalem, qu’il reprend le 8 juillet –37. Aussitôt, il fait égorger
tous les membres du Sanhédrin (la grande assemblée des juifs
l’équivalent de notre Assemblée Nationale, et de la Knesset
Israélienne)
An -35 : Hérode fait brûler tout ce qu’il peut des archives
généalogiques des juifs. Mais chaque famille s’empresse de les
reconstituer à partir de la tradition orale. Les Evangiles de St
Mathieu et de St Luc y puiseront largement pour nous donner la liste
des ancêtres de Jésus.
An -34 : Hérode construit la forteresse Antonia (celle-là
même où résidera Pilate, et où il condamnera Jésus)
An –31 : Anne a 32 ans. Et toujours pas d’enfant. Anne et
Joachim vivent leur stérilité comme tous les couples de la terre qui
vivent la même épreuve : doutes sur soi, doutes sur l’autre,
chagrin, moqueries et petites phrases de l’entourage…
Cette année-là, un tremblement de terre ravage la Judée :
l’historien Josèphe parle à un endroit de 10000 morts, à un autre de
30000 (sur une population estimée à 400000). On imagine mal Anne et
Joachim rester tranquillement chez eux. Ils ont évidemment participé
aux secours.
An -30 : Cléopâtre (qui avait une résidence à Jéricho, à 25
km de Jérusalem) offre à Hérode un contingent de 400 Gaulois, comme
garde personnelle. Hérode, lui, d’adultère en divorce, de meurtre en
empoisonnement, devient malade et sombre dans la folie.
An -27 : Octave, successeur de Jules César, prend le titre
d’Auguste, et se déclare dieu. Hérode est un des tout premiers à lui
élever des temples, y compris à Jérusalem. Le peuple juif fervent
est excédé. Anne et Joachim sont eux aussi blessés.
(En Provence, c’est l’année de la construction du Pont-Julien, sur
la Via Domitia, près d’Apt. C’est aussi l’année de la construction
des théâtres d’Orange ou d’Arles)
An -26 : pour se faire pardonner de toutes ses exactions,
Hérode se lance dans une série de grandes constructions : Sébaste,
et le port de Césarée.
An -25 : une grande famine ravage la Judée. Hérode va
chercher du blé et de la laine, en Egypte, alors gouvernée par son
ami Pétronius.
Anne et Joachim approchent de la quarantaine et n’ont toujours pas
d’enfants. Une fois de plus, ils viennent supplier le Seigneur, et
préparent un bel agneau pour l’offrir en sacrifice. Vu la sécheresse
et la famine, cet agneau est peut-être un des derniers du troupeau.
Mais un certain Ruben, prêtre de service ce jour-là, refuse
l’offrande : « tu es stérile, donc maudit de Dieu… » Accablé,
écœuré, blessé au plus profond de lui-même, blessé par le
représentant de Dieu, il s’en va : c’est la rupture du couple d’Anne
et Joachim. Cette rupture va durer quelques mois. Dans sa solitude,
Joachim offre quand même son agneau en sacrifice (et Giotto
représente avec bonheur la main de Dieu qui agrée ce sacrifice).
Pendant quelques mois, Anne et Joachim, chacun de son côté, vivent
un vrai travail de réflexion, de recul, de prière et de
supplication, jusqu’à la visite de l’ange Gabriel, qui est ici
l’ange de la réconciliation des couples.
Anne et Joachim se retrouvent à la Porte Dorée, une des portes des
remparts de Jérusalem. La Tradition de l’Eglise a retenu la date du
8 décembre : jour des retrouvailles d’Anne et Joachim à la Porte
Dorée, après des mois de séparation, et jour de la conception de
Marie, Conception « immaculée », c’est-à-dire que, en prévision des
mérites du Christ, Marie a été préservée du péché originel.
An -24 : au bout de 9 mois, naissance de Marie, le 8
septembre. Anne a 39 ans.
An -21 : à un peu plus de 3 ans, Marie est présentée au
Temple (La Tradition liturgique a retenu la date du 21 novembre). En
plus de sa consécration au Seigneur, toute spirituelle et
intérieure, Marie intègre l’Ecole du Temple : il est parfaitement
établi par les textes de l’époque que les grands-prêtres et les
Pharisiens avaient organisé depuis des années un enseignement très
structuré pour les jeunes juifs. Marie va se retrouver au milieu de
nombreux jeunes de sa génération à profiter de cet enseignement.
An -20 : mort de Joachim. Marie perd son père, alors qu’elle
n’a encore que 4 ans.
Cette même année, Hérode entreprend la reconstruction du Temple.
Reconstruit au retour de l’exil à Babylone, sous l’impulsion des
prophètes Aggée et Zacharie, il datait des années 520. Vieux de 5
siècles, le bâtiment donnait des signes d’usure, mais surtout, il
devenait trop petit pour un peuple juif comptant 8 millions de
personnes : 1 million en Terre Sainte, 3 millions en Occident, 4
millions en Orient (estimations unanimes des historiens de cette
époque). Tous ces juifs venaient plus ou moins souvent en pèlerinage
à Jérusalem. Le Temple était devenu trop étroit pour accueillir
raisonnablement ces masses de population.
Hérode va faire travailler 10000 ouvriers pour établir l’esplanade
qui existe encore aujourd’hui, et qui impressionne toujours autant
par la taille incroyable des blocs de pierre que chacun peut
toujours voir au Mur des Lamentations. Ces travaux de préparation et
de soubassement vont durer 10 ans.
Pendant ces 10 ans, la vie du Temple est forcément désorganisée,
tant pour le culte que pour l’enseignement des jeunes. Marie, elle,
n’a qu’à traverser la rue pour repartir à la maison d’Anne
(l’actuelle église Ste Anne, située juste au Nord des murailles du
Temple). Pendant ces années d’enfance, elle est souvent près de sa
mère. Elle apprend à lire la Bible sur les genoux de Ste Anne :
l’iconographie et la sculpture chrétiennes ont traité ce sujet à
l’infini.
An -18 : Hérode demande au peuple un serment de fidélité à sa
personne. Les prêtres les plus influents (Hillel, Shammaï) refusent.
Le peuple aussi.
En parallèle avec les travaux du Temple, Hérode entreprend la
fortification des murailles de la ville de Jérusalem, ainsi que la
construction de gymnases, d’hippodromes, de théâtres…
An -16 : Apt est élevée au rang de colonie romaine, en même
temps qu’Avignon, Carpentras, Cavaillon, Riez. C’est l’année de la
construction de la Maison Carrée à Nîmes, et du théâtre de Lyon.
An -14 : les constructions d’Hérode coûtent très cher…
S’imaginant y trouver des montagnes d’or, il fait ouvrir les tombes
de David et de Salomon. Cette profanation des tombes les plus
sacrées pour les Juifs excède encore un peu plus un peuple qui n’en
peut plus !
An -11 : Marie a maintenant 12 ans. Comme toutes les jeunes
filles de son âge, il lui faut quitter le Temple et plonger dans la
vie. Cela implique le choix d’un époux qui la protège et qui
devienne un jour le père de ses enfants. Mais Marie s’est consacrée
au Seigneur depuis son plus jeune âge. Avec Anne et le grand-prêtre,
elle réfléchit sur la juste manière d’être fidèle d’un côté à son
vœu de virginité et de l’autre côté à la loi juive qui veut que
chaque jeune fille participe à l’accroissement de son peuple, en vue
de l’avènement du Messie annoncé.
Le grand-prêtre (qui est alors Simon Boéthos) ou l’un de ses
collaborateurs, décide alors de convoquer les veufs d’Israël, dont
un certain Joseph, charpentier, de Nazareth. Chacun dépose sur
l’autel une baguette. Après un temps de prière pour demander un
signe de Dieu, une colombe s’envole de la baguette de Joseph. Ce
signe répond de très près à une des grandes prophéties d’Isaïe sur
l’enfant qui sauvera le monde : « Une tige sortira de la souche de
Jessé (le père du roi David), un surgeon poussera de ses racines.
Sur lui reposera l'Esprit de Yahvé, esprit de sagesse et
d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et
de piété filiale (Isaïe 11,1à 2) ».
Joseph prend donc Marie comme épouse, mais comme le précise
l’Evangile, ils n’habitent pas ensemble tout de suite. Marie passe
donc ses quelques années d’adolescence chez sa mère.
An -10 : une fois achevée l’ensemble de l’esplanade, Hérode
entreprend la construction du Temple lui-même, appelé le Tabernacle,
comportant deux pièces : « le Saint » et « le Saint des Saints ».
Comme la Loi juive permet aux seuls prêtres de construire le
Tabernacle et d’y pénétrer, Hérode leur fait donner la formation
technique nécessaire.
An -7 : une fois achevé le Tabernacle, il faut tisser le
fameux rideau, ainsi décrit dans le livre de l’Exode (26,31 à 35) :
« Tu feras un rideau de pourpre violette et écarlate, de cramoisi et
de fin lin retors, brodé de chérubins. Tu le mettras sur quatre
colonnes d'acacia plaquées d'or, munies de crochets d'or, posées sur
quatre socles d'argent. Tu mettras le rideau sous les agrafes, tu
introduiras là, derrière le rideau, l'arche du Témoignage, et le
rideau marquera pour vous la séparation entre le Saint et le Saint
des Saints ».
Pour le travail de tissage du rideau, les prêtres choisissent 7
jeunes filles compétentes. Marie, qui a maintenant 16 ans, est
désignée chef de la petite équipe (ce qui, soit dit en passant,
souligne les qualités de couturière de Ste Anne, car ce n’est sans
doute pas des prêtres que Marie aura appris ce métier ! – On
retrouve les qualités de couturière de Marie dans l’allusion de St
Jean à la tunique sans couture que portait Jésus au moment de la
Passion).
C’est pendant qu’elle achève son ouvrage qu’elle reçoit la visite de
l’ange Gabriel lui annonçant qu’elle deviendrait la Mère du Sauveur
(la Tradition liturgique a retenu la date du 25 mars). Et quand elle
part en toute hâte visiter sa cousine Elisabeth (à 2 pas de
Jérusalem), elle en profite pour passer rendre son ouvrage au
grand-prêtre. Dans un même temps, elle se trouve ainsi tisser
extérieurement le rideau du Temple et intérieurement le corps de son
fils. Et les 2 seront déchirés en même temps, quand à la mort de
Jésus, le rideau du temple se déchirera « depuis le haut jusqu’en
bas ».
Hiver –7 : C’est cette même année que Quirinius, gouverneur
de Syrie, ordonne le fameux recensement qui conduira Joseph et
Marie, enceinte de plus de 8 mois, jusqu’à Bethléhem. Sachant que
les tablettes romaines, très précises, nous indiquent clairement que
ce Quirinius a été gouverneur de Syrie de –12 à –6, le recensement
ne peut avoir eu lieu au plus tard qu’en –7.
Noël –7 : naissance de Jésus à Bethléhem.
An –4 : Hérode tombe dans une paranoïa de plus en plus forte.
Mégalomanie, jalousie, meurtres tous azimuts, folie. Il meurt le 28
mars de l’an 750 de Rome (qui correspond à l’an –4 de notre système
de calcul). Cette date, unanimement attestée par tous les documents
historiques, permet de situer l’épisode des Mages pendant l’hiver
précédent (hiver –5 –4) ce qui correspond bien à ce que St Mathieu
sur le massacre des Innocents : Hérode ordonne de tuer tous les
enfants jusqu’à 2 ans.
Qu’est devenue Ste Anne après le mariage de Marie avec Joseph ? Je
n’ai trouvé aucun document sur la question. Jésus a-t-il connu sa
grand-mère ? La question est ouverte, jusqu’à plus ample
information.
Comment les reliques de Ste Anne sont-elles arrivées jusqu’à Apt ?
C’est là une autre bonne question, pour laquelle j’ai trouvé 9
réponses différentes… Le sujet reste donc entier. Mais en attendant,
cela ne nous empêche pas de pouvoir dessiner les grands traits de la
vie de Ste Anne, en insérant son histoire particulière dans la
grande Histoire romaine et juive. L’attachement des Aptésiens à leur
sainte patronne sera d’autant plus fort que son histoire sera mieux
connue..